Nice, dimanche matin
Mich Andlow fit lentement tourner sa Bentley dans l’allée afin d’avoir une vision panoramique du quartier résidentiel. Que de la grande et belle bâtisse, du portail en fer forgé, de la caméra de surveillance en veux-tu en voilà et du molosse à en faire frémir de peur un doberman de vigile dans un concert de dance music. Il n’avait pas mis beaucoup de temps pour faire la route de Toulon à Nice. Faut dire, un dimanche matin tôt, y a pas masse de populo qui se permet de gambader de-ci de-là sur les nationales fleuries de notre séduisante Côte d’Azur. Lui-même d’ailleurs était passablement en mauvais état, et il n’avait accepté ce charmant rendez-vous que parce que les affaires ne fleurissaient pas abondamment dans cette période néfaste.
En-dehors de quelques vilaines filatures d’adultère, il n’y avait rien à se mettre sous la dent. C’est vrai que ce type d’affaire sordide rapportait le maximum pour un minimum de travail, mais pas assez pour respirer entre deux affaires : toujours à courir après le prochain doute conjugal, sans jamais souffler. Et puis dans la vie d’un détective privé comme Mich, une vraie affaire, ça fait bien sur la carte de visite, ou du moins, ça permet d’en parler chez Freddy, le bar où les quelques privés de la ville de Toulon se retrouvent le soir, devant un whiskey soda, à se raconter leurs histoires d’il y a au moins un an, parce que celles qui sont actuellement sur le feu, elles les font bouffer et ils peuvent pas encore en causer.
Au téléphone, il était tombé sur un majordome qui lui avait raconté l’histoire en deux mots : son boss, un marquis, avait égaré un bien qui lui était cher et il désirait le retrouver promptement. Voilà qui était clair, simple et précis. L’objet de la disparition étant un peu particulier, le Marquis en préciserait lui-même la teneur. Il me suffisait d’être à dix heures tapantes devant l’entrée du domaine de son patron ce dimanche. Suivait l’adresse et les indications pour s’y rendre, toujours par le majordome. Vicieux tel le renard, je rappelais le numéro dix minutes après sous un prétexte fallacieux afin de vérifier que ce n’était pas cette broque ambulante d’Albert, le bistrot en face de la rue où j’ai ma plaque, en fait l’appartement que j’occupe sert un peu de tout, et vu le chaos qui y règne, je préfère continuer à convoquer mes clients à ce fameux bar, qui aurait fait appeler un limonadier niçois de ses amis aux fins de me faire un sale blague. C’était bien le numéro de la résidence Le Mémorial et le majordome en profita pour me donner quelques menus détails supplémentaires concernant notre affaire; des détails financiers qui me firent comprendre immédiatement que je me devais d’être à l’heure, parce que des émoluments de cet ordre, on ne m’en avait jamais proposés auparavant. Non seulement on me donnait des frais de journée princiers, mais en plus, on m’intéressait à l’affaire. Si je retrouvais le ou les fameux objets, j’empochais le super gros lot, en pourcentage de la valeur du truc à restituer. C’était trop bien, mais on peut toujours rêver.
- Je prends quelques affaires, du linge, mon nécessaire de toilette : je resterai un moment à Nice.
- Le mieux, c’est que je te rejoigne par le train, parce que dimanche, je n’aurai pas fini mon travail.
Laurence occupe ses journées à courir dans Toulon à la recherche de documents toujours complètement invraisemblables. Et là, à l’idée de pratiquer la même activité à Nice, elle est ravie.