Mais ce Crétois, c'est donc ton frère ! (2)
Cinquième île
de la Méditerranée par sa taille, la Crète
est située à égale distance entre l'Europe,
l'Asie et l'Afrique. Entre la Grèce et la Lybie, elle veille
sur l'occident depuis toujours.
C'est une très belle île avec des paysages variés
et enchanteurs, luxuriants ici, arides là. Son climat est
typiquement méditerranéen avec des étés
chauds, de rares pluies entre mai et octobre et des hivers doux.
C'est aussi une île chargée d'Histoire et d'histoires.
Dans l'Odysée, Homère la nomme la Venteuse ou la
Belle île boisée. Hérodote nous parle de sa
superbe parure verdoyante, comme le rappelle le nom qui désigne
la montagne la plus haute de l'île : le mont Ida vient du
dorique idha et signifie forêt.
Le Diable, Dieu et
l'églantierSouvenez-vous. Dans
le panier en or qu'Europe avait emporté avec elle le jour
où Zeus, déguisé en taureau, l'enleva aux
siens, il y avait des fleurs de toutes sortes. Il y avait notamment,
l'églantine. Les Crétois sont fiers de leurs églantiers
; pour eux, ce sont les plus beaux de la terre. Il existe d'ailleurs
une bien belle histoire à propos de cette fleur. On raconte
que depuis qu'il a été chassé du paradis
pour se retrouver au fin fond des enfers, Satan n'a qu'une idée
: se venger et remonter là-haut. Il a même essayé
de se servir de l'enchanteur Merlin, son fils. Mais comme la pieuse
mère de Merlin l'avait fait baptiser, les plans du Malin
échouèrent lamentablement. Il tente aussi parfois
d'empiler les sept péchés capitaux faits pas les
hommes, comme des Lego, pour atteindre l'azur éternel,
mais en vain. Un moyen moins orthodoxe (si je puis me permettre),
que réalisa Lucifer pour atteindre le ciel, fut d'utiliser
l'églantier comme échelle. Mais, attention, pas
n'importe lequel ! Il avait remarqué que l'églantier
crétois (celui qui pousse sur les versants ensoleillés
du mont Ida) grandit avec rapidité, une rapidité plus grande que partout ailleurs.
« Un peu de magie noire et c'est bien moi-même si
les pousses ne s'allongent pas jusqu'au ciel, se dit-il en ricanant.
Cela fera une belle échelle dont les épines seront
les montants. »
Notre ange déchu pense qu'elles seront très utiles
quand ses ailes de chauve-souris ne lui serviront plus pour cause
de proximité divine. Voila donc notre diable qui, un beau
mois d'avril, s'approche d'un robuste églantier et lui
souffle son haleine soufrée et démoniaque. Les pousses
vigoureuses s'allongent, s'étirent, s'élancent vers
le ciel. Au fur et à mesure de leur croissance, elles se
garnissent de solides épines. Le Malin se frotte les mains
et se réjouit d'employer d'aussi jolies fleurs pour sa
basse besogne. Il s'voyait déjà en haut de l'affiche,
chassant Dieu de son trône pour lui prendre la place. Les
anges s'inquiètent : « Saint Pierre, il se passe
quelque chose de pas très catholique du côté de Satan. »
Saint Pierre jette un il, discute avec l'archange Saint Michel
et part faire son rapport au grand chef. Dieu lui sourit et lui
dit de ne point s'alerter. « Je veille, ajouta-t-il ! »
Cependant l'églantier ensorcelé monte toujours et
déjà caresse les balcons du paradis. C'est alors
que Dieu, sans se pressé, tel un jardinier sûr de
son fait, sur son faîte, se penche et souffle légèrement.
Les immenses rameaux de l'églantier se courbent aussitôt
et continuent à pousser vers la terre.
Satan s'acharne encore et encore mais le souffle céleste
courbe toujours les nouveaux rameaux. Furieux, fulminant, fumant
de rage et de colère, il souffle à son tour pour
montrer toute sa puissance. Mais tout ce qu'il arriva à
faire fut de courber les épines. Aujourd'hui encore, les
choses sont ainsi. Les longs rameaux de l'églantier s'inclinent
toujours vers la terre et ses épines ont la pointe tournée
vers le sol des épines pointues et crochues comme les dents
du diable.Mais il n'y a pas que
l'églantier de super, en Crète. Il y a aussi des
euphorbes, des tulipes, des jacinthes, des iris, des lis et des
orchidées. Les orchidées n'ont pas acquis une réputation
prestigieuse de plantes insolites, extraordinaires et précieuses
il y a seulement deux siècles lorsqu'elles furent rapportées
en Europe où elles suscitèrent un vif intérêt.
Certes non ! Les Indiens les appelaient Fleurs royales ou Filles
de l'air. Les Chinois, vers 960 après J.C., décrivaient
déjà leur beauté et leur singularité.
Ils savaient les cultivaient et les espèces du genre cymbidium,
qui poussaient chez eux, étaient des modèles de
prédilection de leurs peintres. En 1731, une Bletia verecunda,
des îles Bahamas, fut apportée à Londres sous
forme de plante pressée pour herbier. Mais un jardinier,
trouvant le spécimen encore vert, eut l'idée de
le planter et de le mettre en serre. Ce qui devait arriver arriva
: l'été suivant l'orchidée fleurit ! C'était
le premier plan parvenu vivant des lointaines Amériques
en Europe. Une orchidée du genre cypripedium fut apportée
presqu'en même temps de l'est de l'Amérique du Nord.
Mise en culture, elle aussi se développa.
En 1536, Johannes Müller, curé suisse connaissant
bien les herbes médicinales, escalada, en compagnie de
trois confrères, le Stockhorn (2192 m) dans l'Oberland
bernois pour chercher et ramasser des plantes alpines. Cette escalade
fut un exploit pour cette période-là nourrie par
les superstitions. En 1537, il édite un poème didactique,
rédigé en latin, intitulé « Stockhornias
» où l'on trouve les premières descriptions
écrites de plantes alpines telles que la gentiane jaune,
le vératre blanc et le petit orchis vanillé (nigritella
nigra) : « L'une (des innombrables herbes et fleurs) est
de couleur brune à noire et son parfum est encore plus
agréable que celui du musc et sa racine est comme une double
main. Elle s'appelle main du Christ. »
A la même époque, Pietro Andrea Marrhioli, né
en 1500 à sienne, explore la flore des Alpes méridionales
et publie en 1544 la première édition non illustrée
de son herbier, suivie, à partir de 1554, d'autres éditions
ornées de nombreuses gravures sur bois. Cet herbier fut
le recueil de plantes médicinales le plus vendu au XVIe
siècle et contenait les descriptions et les images de huit
orchidées indigènes.La force et l'effet
de l'orchisEn 1557, le savant F.
Lonitzer publie un herbier dans lequel il s'étend, entre
autres, sur « la force et l'effet de l'orchis ».
Il le vente surtout - c'était à la mode à
l'époque - comme remède contre la goutte, les douleurs
buccales et les tumeurs, comme hémostatique et pour «
les uvres conjugales ».
Vous n'êtes pas sans savoir, ô lectrices engazettées,
que le nom d'orchis (du grec orchis signifiant testicules) se
rapporte aux deux tubercules globuleux de certaines de nos orchidées
terrestres, tubercules ayant quelque peu l'apparence de nos testicules
à nous, pauvres hommes. En 1588, Della Porta, dans son
Phytognomonica, écrivait cette phrase terrible : «
Les racines des orchidées sauvages ont la signature des
parties honteuses de l'homme ».
Parfois, comme chez la Barlia robertiana, on est en présence
d'un triple couillon, sans parler des cynos orchis, c'est-à-dire
testicules de chien.
Au XVIe siècle, la médecine des signature verra
dans cette ambivalence du couillon de chien une « merveille
de la sagesse de la nature, gouvernante de la génération
des hommes » en ajoutant au signe des tubercules celui de
leur odeur « laquelle ne diffère en aucune façon
à celle de la semence ou sperme viril ». (Croll
dit Crollius, La Royale Chimie, 1624)
Si toutes les espèces d'orchis « incitent à la luxure », les plantes à gros tubercules sont
les plus appréciées, bien sûr ! Et parmi celles-ci,
l'orchis bouc (himantoglossum hircinum). Et Della Porta rajoute
: « Il enflamme à Vénus, là où le bouc se signale le plus ; c'est le plus puissant de tous les
bulles, tout comme le bouc est le plus luxurieux des animaux ».
Les interprétations sexistes concernant les orchidées
ne date pas d'hier. Le médecin grec, Dioscoride (Sur la
matière médicale, III, 124), rapporte qu'en «
Thessalie, les femmes boivent la racine la plus charnue en
lait de chèvre, pour s'inciter au jeu de l'amour, et usent
de l'autre pour se refroidir, [] une racine empêche la vertu
de l'autre. »
Les Crétois disaient, il n'y a pas si longtemps, que si
l'homme mange la plus grosse des racine, il engendrera des mâles
et si la femme mange la plus petite, elle engendrera des filles.
En Crête toujours, les diverses variétés d'orchidées
endémiques sont les fleurs les plus couramment utilisées
par celui qui désire témoigner sa passion : en offrir
à une femme à une signification qui ne laisse aucune
équivoque.
En Grèce et dans le Moyen-Orient, les femmes portaient
une racine double pendant leurs fiançailles ; cela devait
favoriser la conception et assurer de beaux enfants.
Certaines espèces d'orchidées de Turquie et d'Iran
sont légèrement hallucinogènes. « Parfois
on fume un mélange séché de feuilles, de
fleurs et de racines. Mais la plupart des adeptes fument du tabac
d'Orient classique, dans une pipe à eau (narguilé)
dont le réservoir filtrant contient de la pulpe de racines
d'Orchis. Les effets, légers, ne sont pas spectaculaires
: rien de comparable avec ceux du haschich. Toutefois, ils provoquent
des visions agréables et favorisent, dit-on, la pensée
créatrice. » (Scott Cunningham).Mange de l'asphodèle
Tu seras immortelLe promeneur, amoureux
de la nature, rencontre dans ses excursions toutes sortes de fleurs
: la silène joyeuse, le nombril de Vénus, la sauge
de Jérusalem, la lavande à toupet, le cyclamen crétois,
le myrte, l'asphodèle blanc et l'asphodèle jaune.
Et bien d'autres encore !
Le myrte était la plante sacrée d'Aphrodite qui,
par pudeur, se couvrit de sa frondaison quand elle sortit nue
de la mer sur une plage d'une autre île de la Méditerranée,
Chypre. Depuis toujours, il symbolise beauté et jeunesse.
Plante médicinale, dans l'Antiquité, il était
considéré comme une panacée et un excellent
antidote contre les morsures vénéneuses d'araignées
ou de scorpions.
« ...et l'âme du petit-fils d'Eaque aux pieds légers
s'en allait, traversant à grands pas la prairie d'asphodèles ...»
Pour Homère, ce champ d'asphodèles représente
le séjour des Héros tués durant la guerre
de Troie. La mythologie grecque fait de nombreuses allusions à
ces superbes tapis de fleur au sujet de l'empire d'Hadès,
le royaume des morts. Alexis Pierron commente ainsi ce vers 539
du livre XI de l'Odyssée : « Les bulbes d'asphodèles
servaient de nourriture aux pauvres, comme on le voit par Hésiode,
uvres et Jours, vers 40. On en mettait pour offrande sur la tombe
des morts. Il n'est donc pas étonnant que la promenade
des morts, dans les enfers, soit une plaine où pullule
l'asphodèle. » Pour les Grecs en général
et les Crétois en particulier, l'asphodèle, qui
pousse dans le royaume des ombres et des rêves, était
une espèce de viatique pour la vie immortelle. Et s'il
était censé donné aux morts la vie immortelle,
cela explique le cas qu'on en faisait dans la médecine
grecque, comme d'un poison universel.On trouve aussi en Crète
toutes sortes d'arbres merveilleux (en petit nombre) tels les
oliviers mais aussi les cognassiers (bien sûr), les palmiers-dattiers,
les ifs, les chênes On y rencontre même un chêne
rare, un quercus macro lepis. L'olivier crétois, probablement
originaire de la côte méridionale d'Asie Mineure
ou de la Syrie, se présente sous les deux formes : sauvage
(kotinos, actuel argoulidi) et cultivée (elaiwa, actuel
elià ou mourella). « Ce fut l'honneur des paysans
de la grande île de transformer les plants sauvages en plants
cultivés par l'émondage et la greffe, de les propager
par semis, repiquage, marcottage et bouturage, d'en augmenter
le rendement par deux ou trois labours, de février en avril,
par la fumure au marc d'olives et par l'irrigation, de remplacer
dans les plaines la sylve primitive par des cultures systématiques
en alignements espacés de six à dix mètres,
d'inventer enfin des procédés d'extraction, de stockage
et de conservation de l'huile. » (Paul Faure, Vie quotidienne
en Crète au temps de Minos)
Certe, cela n'est rien comparé aux forêts qui recouvraient
entièrement la Crète d'il y a 4000 ans. Cette précieuse
ressource fut exploitée dès l'âge minoen (-2100
à -1400) pour la construction des palais. Beaucoup plus
tard, sous la domination vénitienne (1210-1660), elle fut
essentielle pour les chantiers navals et les fortifications. Mais
l'abattage irréfléchi des arbres, les incensies
et le surpâturage privèrent bientôt l'île
de sa richesse jusqu'à sa déforestation quasi totale.
Que ceci ne t'empêche pas d'aller y faire un tour à l'occasion
Franck Berthoux, Article paru dans La Gazette des Jardins numéro 33 de septembre/novembre 2000