Mais ce Crétois, c'est donc ton frère ! (1)
Il y a très très longtemps, quand
Rhéa, la fille de Gaia, la Terre, et d'Ouranos, le Ciel,
voulut sauver son plus jeune enfant, Zeus, de la folie cannibalesque
de Cronos, son père, c'est dans les montagnes crétoises
qu'elle trouva refuge. Elle cacha le nouveau-né au fond
d'une grotte du mont Ida.
Cronos, par jalousie et par peur d'un rival qui pourrait le détrôner,
avalait ses rejetons les uns après les autres. Poséidon,
Hadès, Déméter, Hestia et Héra : tous
y passèrent, jusqu'à ce que Rhéa, exaspérée
et aidée de sa mère emmaillotât une grosse
pierre dans des habits d'enfants et la donnât à Cronos
qui l'avala croyant manger son dernier-né. Rhéa
emmena l'enfant Zeus en Crète où elle le confia
à des nymphes qui le nourrissaient du lait de la chèvre
Amalthée et du nectar et de l'ambroisie qui coulaient de
ses cornes. Ovide raconte qu'une de ses cornes se cassa et les
nymphes la remplirent de fruits pour l'enfant. De là vient
l'expression cornu copiae, c'est-à-dire, corne d'abondance.
Plus tard, la chèvre devint la constellation du Capricorne
qui veut dire "la corne de la chèvre". Puis la
corne qui avait le pouvoir de se remplir de tout ce que son propriétaire
désirait tomba en possession des Naïades.
Pendant ce temps, les Curètes, dieux crétois, dansaient
follement devant la grotte, entrechoquant leurs armes, et faisaient
un terrible vacarme afin de cacher les cris du bébé
au père soupçonneux. Plus tard, Zeus les remercia
en les foudroyant, ni plus ni moins, parce qu'ils avaient pris
le parti d'Héra, sa femme, contre lui.
Le coing : fruit de Zeus
Les nymphes qui s'occupaient de Zeus avaient
inventé une préparation spéciale avec des
coings confits dans le miel qui avait le don de calmer les cris
de l'enfant dieu, ce qui soulagea quelque peu le travail des Curètes.
Certains racontent que le coing serait la fameuse pomme d'or dérobée
par la déesse Eris (dont le nom signifie Discorde) dans
le jardin des Hespérides et qui fut à l'origine
de la guerre de Troie. Eris était venue aux noces de Pélée
et de Thétis sans y être invitée et avait
lancé au milieu de la foule une pomme d'or (un coing donc)
qui portait l'inscription "à la plus belle".
Zeus suggéra aux trois déesses qui briguaient le
titre de s'en remettre au jugement de Pâris. Aphrodite qui
avait soudoyé ce dernier fut choisie : il s'en suivit l'histoire
que l'on sait.
Les Grecs connaissaient bien le cognassier. Ils en possédaient
une variété commune sur laquelle ils greffèrent
plus tard une qualité supérieure venant de Cydon
dans l'île de Crète, celle-là même qui,
sans doute, avait nourri Zeus enfant.
« Telle est l'origine du terme de Pomme de Cydon que nous
retrouvons dans le nom donné par les botanistes au cognassier,
Cydonia vulgaris, et dont les Latins firent cotonea, par suite
d'une altération et non pour rappeler le duvet qui recouvre
le fruit, comme l'ont soutenu certains philologues. » Henri
Leclerc, Les fruits de France.
Un décret de Solon consacrait par la loi un usage populaire
existant : la nouvelle mariée devait manger un coing avant
de monter dans le lit nuptial pour rendre agréable la première
entrevue des époux, ou pour obtenir de beaux enfants -
c'est selon ! Comme vous pouvez le deviner, ce fruit était
tout spécialement dédié à Aphrodite
ou Venus dont le chariot n'était pas seulement rempli de
myrtes et de roses mais aussi de coings. Dans plusieurs représentations
anciennes, la déesse de l'amour est représentée
avec un coing à la main.
Laissez-moi vous conter l'histoire d'Akontius et de Cydippe de
Délos. Akontius était amoureux fou de la belle Cydippe
mais, timide et peu sûr de lui, il n'osait pas se déclarer.
Un jour, il jeta dans le temple d'Artémis, où la
belle venait faire ses dévotions, un coing portant l'inscription
suivante : « Je jure, par la divinité d'Artémis,
de devenir la femme d'Akontius. »
La jeune fille, ayant ramassé le fruit, lut le message
à haute voix. Ayant, par cette lecture et sans le vouloir,
juré d'épouser Akontius, Cydippe ne put faire autrement
que de devenir sa femme.
Europe, l'aimée de Zeus
Mais revenons, si vous le voulez bien, à
la Crète, à ses richesses légendaires er
florales et à Zeus qui a bien grandi.
Le roi des dieux s'ennuie dans son Olympe. Ses aventures avec
la belle Io sont déjà loin. C'est le printemps,
il fait beau et, du haut des cieux, Zeus, accoudé aux célestes
balcons, observe nonchalamment la terre.
Ce matin-là, Europe, troublée par un étrange
rêve, s'était réveillée très
tôt. Au lieu de se rendormir, elle se lève, appelle
ses compagnes, toutes nées la même année qu'elle
et toutes de noble origine, et leur propose une escapade dans
les prés fleuris au bord de la mer. C'était leur
lieu de réunion favori, soit pour y danser, soit pour s'y
baigner, ou encore pour y cueillir des fleurs.
Toutes se munissent de paniers. Celui d'Europe est en or délicatement
ciselé de silhouettes qui racontent l'histoire d'Io, ses
voyages sous la forme d'une vache, la mort d'Argus et, enfin,
Zeus la touchant légèrement de sa main pour lui
rendre sa forme humaine.
Si le panier est charmant, les fleurs destinées à
le remplir ne le sont pas moins : narcisses odorants, jacinthes,
violettes et crocus jaunes. Enchantées, les jeunes filles
cueillent, cueillent, passant d'une prairie dans l'autre. Elles
étaient toutes ravissantes mais Europe brillait comme la
déesse de l'Amour dépasse les Grâces en éclat.
Du sommet de l'Olympe, Zeus l'aperçoit et tombe raide amoureux.
Bien qu'Héra soit absente pour l'instant, il juge qu'il
vaut mieux se montrer prudent, aussi juge-t-il plus sage de se
changer en taureau pour paraître devant Europe. Non pas un de
ces taureaux que l'on voit dans une étable ou paissant
dans un pré mais un superbe taureau blanc, comme on n'en
a jamais vu et comme on n'en verra jamais plus. Il semble si doux
que les jeunes filles ne s'effrayent pas de le voir s'approcher.
Elles l'entourent, le caressent, respirent avec délices
son parfum, un parfum plus odorant encore que celui des fleurs
de la prairie. Puis il se tourne vers Europe et se couche à
ses pieds semblant lui offrir son large dos. Elle crie aux autres
de la rejoindre er de le monter avec elle : « Je suis sûre,
dit-elle, qu'il pourra nous porter toutes. Il semble si doux,
si gentil à voir. Il ressemble plus à un homme qu'à un taureau, sauf qu'il ne parle pas. »
Sitôt Europe assise sur le vaste dos, le taureau fait un
bond et s'enfuit à toute allure vers la mer, puis, non
dedans mais au-dessus de la grande étendue d'eau. Les compagnes
restées sur la rive les voient s'éloigner rapidement
puis disparaître à l'horizon. Elles ne la reverront
jamais.
Pendant ce temps, le taureau traversait la mer. Et tandis qu'il
les foule, les vagues se calment sous lui et toute une procession
surgit des profondeurs et le suit : les divinités marines,
Néréides chevauchant les dauphins, Tritons soufflant
dans des conques et le puissant Seigneur de la Mer, Poséidon
en personne, le propre frère de Zeus.
Effrayée tout autant par ces étonnantes créatures
que par les eaux mouvantes qui l'entourent de toutes parts, Europe
se retient d'une main à la corne du taureau et de l'autre
serre son panier d'or toujours remplis de fleurs.
« Ce n'est pas un taureau, pense-t-elle, ce ne peut être
qu'un dieu. Ô dieu, aie pitié de moi, implore-t-elle.
Ne m'abandonne pas seule sur quelque terre étrangère.
- N'aie pas peur, répond-il. Je suis Zeus, le plus grand
des dieux et tout ce que je fais en ce moment m'est inspiré
par mon amour pour toi. Je t'emmène en Crète, l'île
où ma mère m'a caché enfant pour me soustraire
à Cronos. Là, tu me donneras des fils glorieux dont
les sceptres exerceront leur pouvoir sur tous les hommes de la
terre. »
Ces hommes divins, assis sous un platane, dictaient leurs leçons à tout un peuple ravi
Tout ce passa comme Zeus l'avait dit. La Crète
fut bientôt en vue. Ils abordèrent et les Saisons,
gardiennes des portes de l'Olympe, parèrent la jeune fille
pour ses noces.
On raconte qu'ils s'aimèrent sous un immense platane qui
depuis est toujours vert. « C'est sous, ou plutôt
à l'intérieur d'un platane, au feuillage éternel,
espèce particulière à la Crète, que
Zeus épousait Europe à Gortyne. » P. Faure,
La vie quotidienne en Crète au temps de Minos.
Les platanes aiment beaucoup la Crète, ils s'y sentent
bien et y vivent vieux. Il existe un platane, dans le petit village
de XXX, qui, selon les Crétois, a plus de deux mille ans.
C'est d'ailleurs de la Crète que, vraisemblablement, les
Grecs reçurent le platane où il était vénéré
comme appartenant à la Grande Déesse. Les cinq lobes
de sa feuille représentaient, pour les Crétois,
les cinq doigts tendus d'une main grande ouverte, geste de bénédiction
de la déesse Mère.
Les grands hommes d'Athènes se réunissaient pour
converser sous les platanes de la promenade de l'Académie
que l'on croyait consacrés au Génie. Socrate lui-même
jurait par le platane !
La légende veut que, tandis qu'Agamemnon offrait un sacrifice
aux dieux, « un serpent bleu, le dos couvert de taches rouge
sang, surgit de derrière l'autel et se dirigea tout droit
vers un beau platane tout proche. Sur la plus haute branche, se
trouvait un nid de moineaux qui contenait huit jeunes oiseaux
et leur mère. Le serpent les dévora tous, puis,
toujours enroulé autour de la branche, il fut changé en pierre par Zeus. »
Le devin Calchas expliqua l'événement de la manière
suivante : Troie résisterait pendant neuf ans mais succomberait
la dixième.
En Grèce, quand les amoureux doivent se quitter, ils échangent
les moitiés d'une feuille de platane en gage de fidélité
réciproque. Lorsqu'ils se retrouvent, chacun présente
la sienne et il faut reformer la feuille entière. Mais
en Crète, au contraire, la feuille de platane est considérée
comme un symbole de changement. Une chanson dit à peu près
ceci : « Je croyais, dit l'amoureux à sa belle, que
tu aimais le cyprès toujours vert ; maintenant au contraire,
tu aimes un platane qui perd vite ses feuilles. »
Le plus célèbre des platanes se trouve dans la ville
de Kos, dans l'île du même nom, au large de la côte
turque. Ses énormes branches doivent être soutenues
par des colonnes (antiques comme il se doit) et couvrent toute
la place publique. Son tronc fait plus de 14 mètres de
tour !
Il paraît que c'est sous son ombre qu'Hippocrate recevait
les malades Il y a 2 500 ans.
Et, chose merveilleuse, les Romains reprendront les enseignements
de cet illustre médecin. Cinq cents ans plus tard, Pline
l'Ancien écrira que « le platane est l'ennemi des
chauves-souris » et que ses capitules, « pris dans
du vin à la dose de quatre deniers, sont un antidote contre
tous les venins de serpents et de scorpions, ainsi qu'un remède
contre les brûlures. [] La décoction de l'écorce
dans du vinaigre est un remède contre les maux de dents,
et celle des feuilles les plus tendres, dans du vin blanc, contre
les inflammations des yeux »
Voilà pour le platane mais, pendant
tout ce temps, Zeus a aimé Europe et puis, maintenant il
s'en retourne chez lui. La jeune fille se retrouve sur cette île
étrangère avec son petit panier d'or rempli de fleurs
fanées, les yeux remplis de l'armes et de tristesse.
Alors, dans sa grande bonté, le chef des dieux, pour se
faire pardonner et pour égayer la dorénavant jeune
femme, faire pousser des fleurs merveilleuses que l'on ne trouve
qu'en Crète.
Europe donna trois fils à Zeus : Minos, Rhadamanthe et
Sarpédon. En retour, pour chacun de ses fils, il lui fit
un présent : une lance qui ne manquait jamais son but,
Lælaps, le chien qui ne laissait jamais échapper
sa proie, et Talos, l'homme de bronze qui faisait chaque jour
le tour de la Crète et tuait les étrangers.
Europe épousa Astérios, le roi de Crète et
son nom au continent européen.
Franck Berthoux, Article paru dans La Gazette des Jardins numéro 32 de juillet/septembre 2000