Le parc Longchamp à Marseille

La guerre du parc Longchamp




Espaces de fraîcheur, jardins du parc Longchamp,
Vos arbres vigoureux nous bercent de leur chant.
Le promeneur soucieux oublie enfin sa peine.
La fillette en jouant s’imagine être reine.
La mère aux seins gonflés allaite son enfant.
Un gamin, en riant, imite l’éléphant.
En plein cœur de la ville où le bruit est visible,
L’air est pur et serein, l’atmosphère est paisible.
Amédée PAN, Les jardins de Marseille


        

Dimanche 8 juillet 1849

Le Petit Marseillais titre triomphalement à la une de ses colonnes : « L’eau est là ! Depuis dix ans qu’on l’attendait. Il aura fallu 85 km de canal à travers la Provence, 18 ponts aqueducs et la ténacité de notre maire, monsieur Maximin Dominique Consolat, pour que le rêve se réalise enfin. » Le 19 novembre de la même année, l’eau de la Durance arrive au plateau Longchamp, à la cote 150 m. Pour cet emplacement, en 1862, l’architecte Henry Espérandieu conçoit un projet d’envergure comprenant une fontaine monumentale ornée d’une œuvre imposante constituée d’un char qui se dirige vers la ville, et où trônent trois personnages féminins : la Durance, encadrée par le Blé et la Vigne. Rappelons, au passage, que la première pierre de ce monument a été posée par le duc d’Orléans à son retour de l’expédition d’Alger, le 15 novembre 1839. Il a dit dans son discours : « Poser la première pierre n'est pas malaisé ; c'est la dernière qui est difficile. » Oh combien il avait raison. La fontaine est entourée de deux ailes abritant l'une, le Museum d'Histoire Naturelle, l'autre, le Musée des Beaux-Arts. Il conçoit alors un double escalier encerclant la fontaine pour accéder à ces musées, fontaine derrière laquelle s'étendent trois jardins. Le jardin public dit du plateau, est inauguré en 1869, en même temps que le château d'eau, tandis que le jardin de l'Observatoire est réalisé entre 1863 et 1864. Sous le jardin du plateau, deux salles superposées sont construites pour recueillir les eaux du canal de Marseille qui s'y décantent avant d'être redistribuées dans la ville. Enfin, le Jardin zoologique, ouvert aux Marseillais dès 1854, illustre la passion du Second Empire pour l'exotisme et le voyage, et les cages, aujourd'hui désertées (le zoo a fermé ses grilles en 1985 et les 7 ha de terrain libérés en plein centre ville ne peut que susciter la convoitise des profiteurs en tout genre), nous évoquent encore la grande époque du zoo, dans lequel les grands fauves ne disposaient que de quelques mètres carrés pour vivre leur captivité et leur ennui.

Juillet 1851

Alphonse Daudet passe quelques temps à Marseille. Il aime se promener dans les jardins du parc Longchamp. Il l’écrira bien plus tard dans ses mémoires : « J'allais m'asseoir dans tous les coins et, regardant les objets autour de moi. Je disais aux platanes : "Adieu mes chers amis !" et aux bassins : "C'est fini, nous ne nous verrons plus !" Il y avait dans le fond du jardin un grand grenadier dont les belles fleurs rouges s'épanouissaient au soleil. Je lui dis en sanglotant : "Donne-moi une de tes fleurs !" Il me la donna. Je la mis dans ma poitrine en souvenir de lui. J’étais très malheureux. »

1998 - 1999

Le palais Longchamp et les jardins sont classés aux Monuments historiques, en raison entre autres, de la présence d’arbres remarquables et vénérables. Le parc abrite un grand nombre d’arbres centenaires : pin d’Alep, grenadier, pin noir, orme de Sibérie, chêne vert, copalme d’Amérique, platane, frêne à feuilles aigues, peuplier blanc, cèdre de l’Atlas, cèdre du Liban, if commun, marronnier… Quelques mois plus tard, les riverains découvrent que l’espace boisé classé ne couvre pas l’étendue des jardins. La parcelle 33 section A des Cinq Avenues, à l’angle de Cassini et du boulevard du Jardin Zoologique se trouve en dehors de l’EBC. Interpelé à ce sujet, Monsieur Muselier répond par courrier en date du 22 juin 2000 : « Je vous confirme que je demande à nouveau à Monsieur Valette, Adjoint au Maire, de classer l’ensemble de ce site en zone EBC afin de répondre aux engagements pris ultérieurement. Je ne manquerai pas de vous tenir informé du suivi de cette demande légitime. » Cette promesse comme les précédents ne sera suivie d’aucun effet. Par contre, en 2005, le parc Longchamp obtient le label « jardin remarquable » décerné par le Ministère de la Culture.

Lundi 12 novembre 2007

La Commission nationale des Monuments Historiques rend un premier avis défavorable quant à la construction d’un parking de 600 places sur le site classé du parc Longchamp. Le 2 juin 2008, un nouveau dossier est présenté.

Mercredi 6 août 2008

Le préfet des Bouches-du-Rhône autorise la société Car-de-Merde à construire un parking souterrain de 500 places sur une partie du parc où des arbres centenaires classés sont menacés par les travaux. L’affichage sur le terrain est réalisé le 21 août, mais le 1er octobre, les plans ne sont toujours pas accessibles au public. Immédiatement, le collectif SOS Longchamp se met en place et organise la riposte. Le 22 octobre 2008, Antoinette Guillen, officier dans l'ordre de la Légion d'Honneur au titre de l'Écologie, adjointe au Maire de Marseille de 1983 à 1995, déléguée à l'Écologie et à ce titre chargée de la gestion du Plateau Longchamp, se fend d’un poème vengeur et combatif, dont voici quelques strophes :

O arbres du Parc Longchamp,
Vous qui avez résisté aux ans,
Vous qui résistez au vent qui se déchaîne
Sur Marseille, la belle, qui se veut reine.
Vous abritez dans la paix de votre feuillage
Ces oiseaux qui enchantent de leur ramage
Des enfants chassés des trottoirs d'une Cité
Ingrates à ces poucets égarés dans une ville polluée.
Pour eux, point de jardins et de paysages,
L'automobile règne, tout est son avantage,
Quand bien même ces dernières années
Tramways et métro ont acquis des priorités.
O arbres centenaires et bienveillants,
Comment allez-vous lutter contre ces puissants
Dont la tyrannie impose votre mort,
Comment lutter contre des êtres retors,
Aveuglés par l'unique pensée : le profit !
O mes arbres, ils n'ont que mépris
Pour vous, mais aussi pour tous vos amis,
Les Marseillais, les défenseurs de l'Ecologie…

Samedi 14 février 2009

Plus de deux mille manifestants hostiles au projet de construction défilent dans les rue de Marseille avec comme seul mot d’ordre : « L’autorisation donnée à Car-de-Merde doit être retirée. » Le collectif porte l’affaire devant le tribunal administratif de Marseille, lequel examine, le jeudi 28 janvier 2010, les arguments des opposants : « C’est le patrimoine de tous les Marseillais qui est atteint, estiment les riverains. Si l’on commence par Longchamp, qui dit que demain on ne s’attaquera pas à Borely ou à Pastré ? Quand nos élus comprendront-ils que les voitures n’ont rien à faire dans les centres villes ? »

Jeudi 11 mars 2010

Le tribunal administratif de Marseille déboute le collectif SOS Longchamp. En signe de protestation, le lendemain, mille manifestants envahissent le tribunal. La police les déloge sans ménagement faisant plusieurs blessés. Le ton monte sur le vieux port : dix mille personnes manifestent devant l’hôtel de ville. Devant la fin de non recevoir des édiles, les membres d’un nouveau collectif, Longchamp ne fera pas long feu, commencent à casser les vitres, les portes, les fenêtres de la mairie. Les CRS interviennent « férocement » diront les média, sans discernement, matraquant quiconque se trouve à proximité du bâtiment. Le lendemain, les Marseillais apprennent par les journaux, les télévisions, les radios qu’un jeune garçon de 10 ans est décédé de ses blessures après avoir reçu une bombe lacrymogène lancée par les forces de police. L’après-midi même, cent vingt mille Marseillais en colère descendent la Canebière. Là encore, quelques énergumènes mettent le feu aux poudres. La police réagit violemment à ces provocations. Les manifestants se dispersent par petits groupes dans toute la ville, cassant les vitrines, brulant les voitures, attaquant même les quelques trams encore en circulation. Les échauffourées durent jusqu’à tard dans la nuit. Lorsque le soleil se lève sur Marseille, le samedi 13 mars, c’est la désolation.

Lundi 26 avril 2010

Depuis l’arrêté du tribunal, des guetteurs attendent l’arrivée des engins et des ouvriers chargés de commencer les travaux afin de prévenir et mobiliser les Résistants de l’Arbre, comme se nomment eux-mêmes les personnes engagées dans ce combat de la Nature contre le Béton. Ce lundi-là, à 8 heures du matin, une armada de camions remplis de machines débouche au rond-point du boulevard Cassini. Aussitôt l’alerte est donnée ; aussitôt des dizaines d’hommes, de femmes et d’enfants envahissent le secteur 33, cette parcelle sacrée, vouée au dieu Profit, qu’il faut sauver à tout prix. Comme pour le maire de Marseille en 1835, le mot d’ordre de ces militants du végétal est « Quoi qu'il advienne, quoi qu'il en coûte ». Cette fois-ci, ils ne sont pas venus les mains vides : qui avec des battes de baseball, qui avec des manches de pioche, qui avec des cocktails Molotov, qui avec des fusils de chasse, qui avec des armes de fortune… L’affrontement promet d’être chaud. La matinée se déroule dans l’attente, l’atmosphère est électrique, mais rien ne se passe. Les ouvriers n’ont pas très envie de prendre des coups pour un travail que, la plupart, n’approuvent pas. Midi : cinq mille personnes occupent le jardin, débordant même dans la rue. Midi cinq : trois régiments de CRS, armés jusqu’aux dents prennent position face aux manifestants. Midi vingt : l’ordre est donné de charger et de disperser la foule à tout prix. Après quelques longues secondes d’hésitation – faut-il vraiment taper sur les enfants, les femmes enceintes, les vieux ? – la baston commence. Malgré leur équipement sophistiqué, les représentants de l’ordre n’avancent pas. Les insurgés qui se trouvaient sur le plateau, dans le jardin du haut, contournent les CRS, les prenant à revers. C’est l’encerclement ! Puis l’étouffement ! Tout le monde est tellement serré que plus personne ne peut bouger. Les matraques et les fusils deviennent inutilisables. Des manifestants vétérinaires, ayant emmenés des seringues emplies de tranquillisant, piquent des CRS qui tombent comme des mouches, endormis. D’autres, effrayés, ne sachant que faire, déposent les armes. Les plus hargneux essayent encore de frapper ceux qui se trouvent à proximité, mais les piqueurs les endorment rapidement, ce qui accroît la confusion dans les rangs désordonnés des policiers. Pour couronner le tout, les manifestants se mettent à chanter : « Aux Arbres, citoyens, sauvons les Végétaux, Plantons, plantons, que l’eau du ciel abreuve le Plateau… » Une heure quarante : les 312 CRS gisent à terre, endormis. Leurs chefs, depuis longtemps, ont pris la poudre d’escampette. La foule, ivre de joie et de sang non versé, descend le boulevard Longchamp, se dirige compacte vers l’hôtel de ville. Rien ne semble pouvoir l’arrêter. Deux heures vingt-six : Le maire de Marseille, livide et tremblant, déclare solennellement sur le parvis de l’hôtel de ville qu’il renonce à tous les travaux concernant le parc Longchamp, et promet de respecter désormais le classement de toutes les parcelles…

Mardi 13 avril 2010, jours, semaines, mois et années suivants

C’est l’amnésie générale. Comme les Gaulois qui ne souvenaient pas de la bataille d’Alésia, les Marseillais ne parlent jamais de la guerre du parc Longchamp.

Mardi 8 juillet 2149

Quatre cents ans plus tard, les 96 arbres du parc Longchamp sont toujours debout. Depuis très longtemps la société Car-de-Merde a disparu dans une tourmente du capitalisme sauvage. Le score est donc : Arbres : 96 – Libéralisme et Profit : 0.

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